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Copyright Béatrice Heyligers

De gauche à droite :
Michel Longuet, Tony Duvert et Jérôme Lindon.
Michel Longuet se souvient de Tony Duvert
Propos recueillis par Gilles Sebhan


La mort par le journal

J’étais au Portugal, j’ai lu dans Le Monde un petit entrefilet disant que Tony Duvert avait été retrouvé décédé chez lui. Ce qui m’a frappé c’est qu’il était mort depuis un mois. Ça m’a renvoyé à beaucoup de choses, notamment à toute cette période où on était proches, entre 1970 et 1985. Quand je suis revenu à Paris, j’ai demandé à Irène Lindon si elle savait quand et où serait son enterrement mais elle n’avait aucune information. Tony s’était retiré du monde, même si ça ne s’est pas fait du jour au lendemain. En 82, après la publication d’Un anneau d’argent à l’oreille dont j’avais fait la couverture, il a commencé à se retirer. Il était un peu déçu de l’accueil que le livre avait eu, à tort me semble-t-il. Il pensait que son éditeur Jérôme Lindon n’aimait pas son roman, ce qui était faux, Lindon n’était pas du tout homme à publier ce qu’il n’aimait pas. A partir de ce moment-là les relations ont commencé à se distendre. On convenait qu’on allait se voir, il annulait. Jean-Pierre Tison dont il était très proche m’avait dit qu’il avait les mêmes problèmes avec Tony. Il y a eu un retrait du monde. Un retrait progressif. A partir de 85, il a habité à Tours et ensuite dans ce petit village, Thoré-la-Rochette. Je suis allé le voir à Tours, il n’était plus là, dans l’appartement. Je lui ai écrit à Thoré mais il n’a jamais répondu. Il était allé dans ce village parce qu’il n’arrivait plus à payer le loyer de son petit appartement mais aussi pour se rapprocher de sa mère, ce qui pourrait paraître étonnant, vu ce qu’il a écrit sur la détestation des mères. Mais j’ai toujours en mémoire cette phrase de L’Enfant au masculin : « On me reproche à moi, pédophile, d’être jaloux de l’utérus des dames ». On le sait, la jalousie n’est jamais sans amour.

Ce retrait, ce silence

Après Un anneau d’argent à l’oreille il s’était mis à un roman, il m’en parlait souvent mais ce roman c’était visiblement la tapisserie de Pénélope, il détruisait systématiquement ce qu’il faisait. Il y avait là déjà une crispation, une difficulté d’écrire. Si on replace les choses dans l’époque, il y a eu un basculement en 68, une sorte de libéralisation des homosexuels qui pour la première fois n’avaient plus à raser les murs, n’avaient plus à faire des rencontres dans des jardins publics ou des toilettes avec 100% de chances de se faire agresser. C’est vrai que 68 avec la naissance du FHAR a donné une ouverture, une liberté totalement inconnues jusque-là. Ça peut paraître désuet aujourd’hui mais c’était une libéralisation des mœurs. La pédophilie avait eu l’illusion qu’elle allait avoir sa place, une certaine reconnaissance, le droit d’exister. Et puis après, le château de cartes s’est écroulé, ça a été la chasse aux sorcières. J’imagine que Tony avait une grande foi dans son écriture, il pensait que ça pouvait changer les choses. Il était très militant. D’ailleurs à partir du moment où il a affirmé plus clairement sa pédophilie dans ses livres, son écriture est devenue plus classique. Il disait qu’il avait l’ambition d’écrire comme Guy des Cars – non pas qu’il admirait l’œuvre de cet écrivain – mais parce que pour lui Guy des Cars savait se faire comprendre, c’est ce à quoi il voulait arriver avec une écriture classique : se faire comprendre. On a cette écriture très française à partir de Journal d’un innocent et dans L’île Atlantique qui était sans doute son livre préféré. Tony voulait que son écriture ait une action sur la société. Je le compare un peu au peintre allemand Georges Grosz qui était un dessinateur de presse et qui a eu une action très militante au moment de la montée du nazisme et puis il a immigré aux Etats-Unis et là il a fait une œuvre honorable, mais c’était fini, terminé, il n’avait rien à faire là-bas. Je pense que Tony a eu ça, après une période où il a cru que son écriture pouvait avoir une action sur le monde, il s’est senti bâillonné, il n’avait plus rien à dire à la société. Tony était quelqu’un d’entier, il ne faisait pas dans la demi-mesure. A partir du moment où il n’était plus satisfait de ce qu’il disait, qu’il n’en éprouvait plus la nécessité, il a préféré le silence. C’est plus qu’honorable.

Période Minuit

Quand je suis entré aux Editions de Minuit – je venais de publier Chassés-Croisés – j’ai lu Interdit de séjour que j’ai beaucoup aimé et Jérôme Lindon nous a présentés. Effectivement le courant est passé tout de suite. Tony a écrit un long texte sur mon livre, un très beau texte que j’ai toujours et qui n’a finalement pas été publié. Et puis il y a eu la revue Minuit, on y a travaillé tous les deux. Le premier texte de lui que j’ai illustré, c’était La Lecture introuvable dans le numéro 1 de la revue. La deuxième couverture, c’était celle du Bon sexe illustré qui ne plaisait pas trop à Tony ni aux libraires qui avaient peur que ça choque. Et puis la troisième par contre qui lui plaisait beaucoup c’était celle d’Un anneau d’argent à l’oreille. Je me souviens d’une photo prise par un journaliste du Nouvel Observateur : Lindon, Tony et moi devant l’entrée des Editions de Minuit, Tony fumant une cigarette. Ca faisait référence à la photo mythique de Nouveau Roman. Je me moquais de Tony, je lui disais regarde la photo de Beckett comme elle est belle, tu te rends compte que Jérôme a fait venir Cartier-Bresson et pour toi il fait venir un photographe inconnu, et évidemment Tony marchait et grimpait au rideau. J’habitais à cette époque rue du Dragon et lui à un pâté de maisons et on se voyait très souvent. A vrai dire, on parlait de toutes sortes de choses, mais pas forcément d’écriture. Je n’étais pas considéré comme un écrivain, il aimait mon côté enfantin, mes dessins. L’écriture, c’était pour les grands garçons. Je me souviens très bien de la rédaction du Bon sexe illustré. Jérôme le titillait parce qu’il voulait que le livre paraisse en même temps qu’un livre de Robbe-Grillet, ce qui exaspérait Tony qui lui disait : mais non, écrire un livre ce n’est pas comme repeindre une pièce, on ne peut pas minuter. Je me souviens qu’une fois il était grippé. Je lui avais fait des courses, des yaourts, des fruits, des choses qu’on mange quand on n’a pas faim, et j’étais arrivé dans son appartement : il avait une barbe de trois jours, un jean tout pourri, un T-shirt, il était dans un état de nervosité incroyable. Il y avait dans la cheminée une énorme quantité de papiers froissés. Il m’a dit : j’ai travaillé mais je n’ai rien fait de bon. Quand il écrivait, je crois qu’il y avait en lui une tension très forte. Je me souviens aussi de l’écriture de Journal d’un innocent dont le titre d’ailleurs a été trouvé par Jérôme Lindon. Le livre s’appelait d’abord Journal d’un pornographe. Tony était à Marrakech, il y est resté plus d’une année, il a écrit le livre sur place, il l’a envoyé manuscrit par lettres aux Editions de Minuit, au fur et à mesure, comme un véritable journal. On était loin de l’écriture nouveau roman du début. Avec ce livre, Tony était persuadé qu’il allait avoir un prix. Il y croyait dur comme fer. Ses livres d’ailleurs étaient très bien accueillis à ce moment-là. Il faut se souvenir qu’avec Paysage de fantaisie, en 1973, il a eu le prix Médicis.

Tony Portrait

Nous avions très exactement le même âge, nés en 1945. D’ailleurs son nom – qui n’est pas un pseudonyme comme on le croit souvent – en témoigne. Son prénom américain, c’est un hommage de sa famille aux libérateurs juste après la guerre. C’était quelqu’un de brillant. Il a écrit très tôt. Jeune, il était déjà très mélomane, et il a hésité entre une carrière de pianiste et l’écriture. Je sais qu’à Tours il prenait encore plaisir à aller jouer chez son frère. Son premier livre, Récidive, paru quand il avait vingt-deux ans, il a commencé à l’écrire chez lui, dans la maison familiale. Je ne sais plus où ils habitaient, Tony parlait peu de sa famille mais je me souviens qu’il avait perdu son père assez jeune. Il a donc écrit ce premier texte très tôt, à la fin de l’adolescence. Au physique, Tony était quelqu’un de très mobile. J’ai essayé plusieurs fois de faire son portrait, c’était impossible. Il avait des yeux qui n’arrêtaient pas de bouger, il était sans cesse en mouvement, sa démarche était très saccadée, il était tout sauf calme. Tony avait un charme un peu bourru. Il faisait un peu campagne. Je me souviens d’un déjeuner chez Jérôme où ce dernier lui avait dit : souvenez-vous au début quand vous êtes arrivé aux Editions de Minuit, vous aviez l’air d’un apprenti boucher. Et effectivement c’était quelqu’un d’un peu rustaud, ce n’était pas un homosexuel raffiné qui levait son petit doigt en buvant son café. Il n’était pas habillé de façon recherchée, détestait les mondanités, n’aimait pas faire de photos et ne faisait jamais de séances de dédicaces. Très rapidement, après son prix, il a quitté Paris. Mais vraiment c’était quelqu’un qui aimait bien rire. Quand il venait chez moi, c’était la récréation. Je me souviens que je ne voulais pas qu’il regarde mes dessins en cours, je les cachais, il s’évertuait à les regarder quand même, c’était un jeu entre nous. Je n’ai pas du tout le souvenir de quelqu’un de replié sur lui-même. Je l’ai connu pendant quinze ans et je peux dire qu’il était tout sauf déconstruit. On est loin de l’image de cet homme solitaire qui ne parle à personne dans ce village de Thoré. Sexuellement parlant, il avait une vie très très active. On ne retient aujourd’hui que la pédophilie de Tony, mais cela intervenait dans un ensemble, je lui ai connu beaucoup de relations avec des garçons de son âge. J’ai lu Jules Vernes quand j’étais gamin, je ne me suis jamais préoccupé de savoir s’il était allé au pôle nord ou pas. Je pense que la pédophilie dont parle Tony dans ses livres est une pédophilie totalement sublimée. Lewis Carroll, dont il parle dans L'Enfant au masculin, pouvait sublimer totalement sa pédophilie. Paradoxalement, Lewis Carroll était protégé par le puritanisme. Il n’y avait pas la possibilité d’avoir une relation avec un enfant à cette époque-là. On s’imagine que Lewis Carroll roulait les mères mais pas du tout, il était lui-même pétri de puritanisme, il avait un amour fou pour ces petites filles, passer à l’acte lui paraissait impensable. Tony, lui, a vécu la libéralisation des mœurs, il y a vu une ouverture, une sorte d’espoir de voir le désir pour les enfants accepté. Et puis avec le retour d’un certain ordre, tout ça s’est écroulé. Moi je donne cette explication, il y a sans doute d’autres raisons de son retrait. Les difficultés matérielles vraisemblablement, et puis peut-être quelque chose dont nous n’avons pas du tout idée.

Oublier Tony

Il y a donc eu une rupture, il y a eu un écroulement chez Tony. Tout à coup, une sorte de suicide social. Et tout à coup, l’écriture ne jouait plus son rôle, ça ne correspondait plus à rien. Tony était un écrivain, et son écriture s’est écroulée et il s’est écroulé avec. Sans aucun doute, avant qu’il ne parte au Maroc, il y avait chez lui une sorte de rejet de la vie occidentale, il n’y trouvait pas sa place. Et là il était très remonté, un peu Gauguin partant pour les îles Marquises. Il avait l’espoir de pouvoir trouver au Maroc enfin une vraie vie, il a eu je pense là-bas des plaisirs et des déceptions. Il n’a pas voyagé ailleurs, il est revenu. Après Marrakech, il a souhaité partir vivre à la campagne. Il aimait beaucoup la campagne, il avait une vision un peu bucolique de tout ça, qu’on retrouve dans ses livres. Il évoquait souvent Rousseau, c’était un écrivain auquel il faisait volontiers référence. Il est allé à Tours et ce n’était donc pas d’abord un repli. Il y avait quelque chose de voulu dans ce départ. Tours c’était une proximité avec sa mère, mais c’était aussi aller vers un lieu où la langue est simple et "pure" en quelque sorte, c’est une idée qu’il avait. Il y a donc d’abord eu le départ à la campagne, et ensuite l’effondrement. Il a cessé de répondre aux lettres, y compris de son éditeur. Il a fait silence, évidemment on ne peut s’empêcher de penser à Rimbaud. Il ne faut pas oublier que Tony a été refusé par beaucoup de maisons d’édition. Il a été refusé pour pornographie. Personne ne voulait de son œuvre. Il était traîné dans la boue par les professionnels. Et pas seulement pour son premier livre. Minuit a été le seul éditeur à vouloir publier son œuvre. Jérôme Lindon aimait beaucoup son travail et l’a toujours soutenu. Et puis la société l’a congédié. Maintenant est-ce que son œuvre passera à la postérité, je n’en sais rien. Je crois qu’il y a une sorte de mythe autour de Tony qui est en train de se faire. On trouve de nouveau ses textes en librairie. Les livres de Tony sont là et il n’y a qu’à les ouvrir.

> Tony Duvert, l'enfant silencieux
> par Gilles Sebhan
> (Éditions Denoël) 2010


Tony Duvert
est né en 1945
bibliographie
aux Éditions de Minuit

Gilles Sebhan
est né en 1967




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